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Parrain et marraine : institution ecclésiale ou tendance sociale?

Un parrain avec sa filleule. Image d'illustration
© iStock
Si les rôles adoptés en famille ou en Eglise sont facilement reconnus par nos pairs, ceux de parrains et marraines s’avèrent encore très discrets chez les évangéliques. De jeunes générations s’interrogent aujourd’hui: quel sens et quelle symbolique leur accorder? Analyse.
Christelle Bankolé

Dans les usages, l’appellation de parrains- marraines est communément réservée aux milieux catholiques et protestants réformés qui pratiquent le baptême d’enfants. Et pour cause, la Bible n’offre aucune mention de parrain ou de marraine et cette absence pourrait en partie expliquer son usage si discret au sein des évangéliques. «Je ne vois rien dans les Ecritures qui montre qu’une telle institution existe», indique Henri Blocher, ancien professeur de théologie systématique.

Un garant est-il encore nécessaire aujourd’hui?

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L’histoire des parrains-marraines remonterait aux premiers siècles après Jésus-Christ, aux alentours de 200: les occurrences apparaissent dans l’ouvrage De baptismo de Tertullien avec les premières indications de baptême d’enfants sans qu’il n’y ait de lien pour autant entre l’institution du parrainage et le baptême en bas-âge, selon le théologien. Tertullien s’opposerait même à cette pratique en raison de la situation inconfortable dans laquelle étaient placés les parrains si l’enfant ne tenait pas les promesses. «Le mot employé suggère, dès le deuxième siècle, qu’un “garant” accompagnait le baptisé et se portait caution pour lui, avec l’accent mis sur l’engagement contracté. J’imagine facilement qu’en ces temps de persécution et de risque d’infiltration d’espions ou d’hérétiques, l’Eglise ait estimé utile cette présence auprès de ceux qui voulaient se joindre à elle», poursuit-il.

Plus tard, lorsque l’Eglise deviendra une puissance sociale, ce rôle s’affaiblira au profit du baptême des nourrissons. «Le parrain parle pour l’enfant qui ne le peut pas et la fonction éducative religieuse – présente également dans le cas des baptêmes d’adultes – est devenue principale d’autant que la mortalité parentale était élevée.»

Pour Henri Blocher, le parrain devient un père de substitution «ou en tout cas, de supplément pour la religion, semblablement pour la marraine. Cette transposition du rapport parent-enfant a conduit l’Eglise catholique à compter, pour l’inceste, le parrainage comme paternité», complète-t-il.

Un adulte qui partage le même souci que les parents

Loin d’être anecdotique, cet arrière-plan historique semble refléter l’ancrage des représentations sociales resté latent dans l’inconscient collectif. Celui- ci a influencé Joëlle, franco-italienne, il y a dix ans, lorsqu’elle s’est vu proposer le rôle de marraine évangélique après des vacances d’été passées avec l’enfant d’un couple d’amis. Très surprise, elle a d’abord choisi de prendre le temps de la réflexion: «Ma représentation catholique du parrain et de la marraine était encore forte dans mon esprit et je ne souhaitais pas être un parent de substitution.»

«La crainte d’un affaiblissement voire d’une déresponsabilisation du rôle parental dans la transmission de la foi engage à la réflexion chacune des parties», ajoute Chi- Hang Yeung, pasteur de l’Eglise évangélique des Chinois à Paris, «et pourrait aussi expliquer la discrétion des parrains dans le milieu évangélique».

Un choix mesuré vers lequel il s’est pourtant tourné pour ses propres enfants: «Le parrainage est l’occasion, pour les parents, d’intégrer une personne proche et de confiance dans ce qui pourrait s’apparenter à une “famille élargie”. Il occupe la place privilégiée d’un adulte qui partage le même souci que nous, parents, dans la croissance spirituelle de l’enfant tout au long de sa vie.» Une «tâche précieuse» pour Joëlle, «faite d’amour, de soins et de soutien quand viendront les moments difficiles. En ce sens, le parrain devient une “référence” forte dans la vie de l’enfant et dans son cheminement spirituel», précise-t-elle.

Limites fixées par les parents

Et si chaque parent reste le garant du rôle à jouer dans l’éducation de ses enfants, associer d’autres chrétiens de confiance sur le plan relationnel ou ecclésial nécessite de trouver un juste équilibre, selon Daniel Hillion, membre du comité théologique du Conseil national des évangéliques de France (CNEF): «Je pense que la pratique du parrainage peut être une bonne chose mais je n’en ferais pas une obligation ni même une recommandation forte. J’insisterais sur le fait que la liberté de choisir revient aux parents, que le rôle du parrain ou de la marraine est délégué par eux-mêmes et qu’il s’étend aux limites fixées et pas plus loin.»

Une posture non-intrusive mais disponible

Et d’insister sur la posture non- intrusive mais plutôt disponible, d’écoute et de prière des parrain-marraine dans la vie du filleul. «Le parrainage est là pour dire à l’enfant ou au jeune qu’il compte de façon particulière pour une personne extérieure au cercle familial restreint», enjoint-il.

«Qu’un nouveau baptisé ait un accompagnateur qui l’aidera à tenir ses engagements est tout à fait recommandable. Il peut y avoir des avantages psychologiques à la création d’un lien avec une personne autre que les parents», appuie le théologien Henri Blocher.

Le rôle spirituel de Joëlle sera abordé avec les parents de son filleul de dix ans aujourd’hui. Ce choix s’est voulu indépendant d’une décision affective, de leur relation d’amitié ou d’un effet de mode, précise la quadragénaire. Gare cependant aux doutes, frustrations et culpabilités latentes. Joëlle avoue se sentir parfois démunie face à cette mission lorsqu’elle a «l’impression de manquer plein de choses avec lui».

Des sentiments partagés par Kathleen, marraine d’une petite fille de deux ans dont la maman est une proche. «Je prends beaucoup de temps pour prier pour ma filleule. Mon amie sait que c’est ainsi que je remplis mon rôle même s’il est aussi très difficile de le gérer à 400km d’elle», avoue la jeune femme.

Et d’insister sur la nécessité de définir dès le départ les attentes de chacun sans (s’)imposer pour éviter les malentendus. Henri Blocher plaide quant à lui pour que l’accent soit porté en termes de

responsabilité spirituelle, de prière et de communication. «Il ne serait pas seulement un oncle ou une tante mais une aide dans le dialogue de l’enfant à son âme», soutient le théologien.

Gare aux institutions non bibliques

Jusqu’à présent, aucune tendance ne semble refléter un regain de parrains ou de marraines ni d’enseignements en la matière en Eglise. Le théologien Henri Blocher prévient au contraire des dangers de l’institution là où le légalisme pourrait laisser penser qu’il s’agisse d’un ordre divin. «Ce serait une de mes préoccupations à ce sujet, la pression de la coutume sociale. Quand elle est universelle, il devient très difficile d’en faire un usage. Il serait regrettable qu’un responsable affirme qu’il faille y souscrire. Il est très dangereux de créer des institutions dans l’Eglise là où la Bible ne se prononce pas», insiste-t-il. Parrain ou marraine pour certains ou tout simplement pasteurs, moniteurs de l’école du dimanche ou responsables de groupe de jeunes, «à chacun de faire les choix qui conviennent le mieux à son contexte et à sa culture familiale», conclut Daniel Hillion.

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Un adulte à observer, dans les bons et les mauvais moments

Le pasteur Chi-Hang Yeung est parrain depuis près de vingt ans. «Un jour, un petit garçon de trois ans m’a tout simplement demandé, avec sa toute petite voix si j’accepterais d’être son parrain. J’ai répondu par l’affirmative avec beaucoup de joie. Je m’en suis senti responsable instantanément.» Chi-Hang Yeung a proposé à ses parents de l’emmener en promenade ou en vacances et a assisté à la plupart de ses anniversaires. Son épouse est devenue une seconde marraine pour lui. «Aujourd’hui je discute de temps à autre avec lui et garde un œil sur ce qu’il devient. J’ai eu la joie de le voir se convertir et j’ai assisté à son baptême. J’ai de nombreuses occasions de servir Dieu avec lui à l’Eglise et je crois qu’il a toujours observé son parrain, pour le meilleur et pour le pire.»

Des joies et des peines communes ont été partagées comme la perte de sa marraine, son épouse. La relation n’a pas cessé depuis, et le pasteur reçoit parfois quelques appels pour un conseil ou un avis lorsque des décisions importantes sont à prendre. «Nous prenons alors le temps de prier ensemble.»

Christianisme Aujourd'hui

Article tiré du numéro Christianisme Aujourd’hui Février 2021

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