L'article

«En Dieu, il n’y a que de la relation»

«En Dieu, il n’y a que de la relation»
 
12.10.10 - L’auteur de «La Cabane» défend la théologie de son best-seller, écornant le vernis de religiosité de la culture contemporaine et les Eglises sans grâce. Rencontre avec un auteur amateur épris d’authenticité et qui parle au cœur
Paul Young, bienvenue à cette interview avec Christianisme Aujourd’hui. J’ai entendu dire que vous aviez fréquenté le séminaire, mais que vous avez dû interrompre vos études.
C’est correct. J’étais en panne de finances! Mais j’ai tout de même obtenu une demi-licence en théologie.

Et entre ce moment et la rédaction de La Cabane, qu’avez-vous fait ?
Un peu de tout. Beaucoup de petits boulots, dans une agence immobilière, dans une assurance, une chaîne alimentaire, des usines. Quand j’écrivais le livre, j’avais trois employeurs différents, pour vous dire. Aujourd’hui, je ne fais qu’un seul job, je ne sais pas ce que c’est, écrivain, conférencier, globe-trotter, mais je le fais trois fois autant! (rires) J’ai beaucoup de chance.

Avez-vous de nouveaux projets?

Une autre fiction. Puis un projet de science-fiction un peu en retrait. Il y aura quelque chose sur les histoires qui ont accompagné La Cabane, une sorte de (making of). Et puis finalement des mémoires autobiographiques. J’essaie aussi de terminer le script d’un film.

Où en êtes-vous de cette adaptation de La Cabane à l’écran?
C’est un travail de longue haleine. Et je fais exprès. J’ai reçu une super aide d’une des meilleures scénaristes au monde, avec laquelle j’ai passé trois jours. On a mis au point le squelette d’un film. Mais je ne suis pas pressé. Je préfère m’engager dans un projet que Dieu bénit plutôt que dans un film, même si un film, ça fait vraiment bien. Je veux vraiment que ce soit la bonne chose à faire.

En Français comme en allemand, vos éditeurs ne sont pas confessionnels, mais s’occupent plus largement de spiritualité. Qu’est-ce qui fait que La Cabane est aussi universel?
Parce que mon livre rejoint les gens à un niveau très humain et non dans une spiritualité élevée, ésotérique. C’est aussi un livre sans prétention. Ce sont les questions que les êtres humains se posent, peu importe leur arrière-plan, leur culture, qu’ils soient religieux ou non. Je pense qu’il aborde les questions les plus profondes du cœur humain.
Je pense aussi qu’il a donné aux gens un langage pour avoir une discussion sur les questions spirituelles, sur les questions religieuses, sans être «religieux» pour autant.

Le langage actuel n’est plus adapté pour évoquer les réalités spirituelles?
Les mots que nous utilisons sont très importants. Et je crois qu’une majorité du langage théologique que nous avons a été pénétré par un certain type de paradigme : un Dieu auquel nous ne pouvons pas faire confiance; Dieu le Fils est en fait un projet de Dieu le Père ; et il y a cette rupture, ce dualisme qui remonte aux Lumières et qui est entré dans la théologie chrétienne et qui nous ressert le Dieu de Platon. Par conséquent, oui, le langage qu’on utilise est très important. Et le langage théologique est devenu une affaire de spécialistes, il a perdu sa pertinence parmi Monsieur et Madame Tout-le-monde. Les théologiens vous confirmeront que la plupart de leur temps, ils le passent à parler entre eux et non au monde.

Il nous faut retrouver un langage, créer un environnement dans lequel ce que nous communiquons décrit précisément ce que nous croyons.

Votre discours ne choque pas en français, où effectivement, les mots religieux ne font plus partie du quotidien, mais en anglais? C’est aussi le cas?
Aux Etats-Unis, le langage est souvent religieux et le religieux inonde le langage. Mais les mots ont perdu leur sens. Et ils sont devenus des signes de démarcation, comme si l’Eglise en tant qu’institution était devenue la championne de la division et non de la réconciliation.
Par exemple, «I trust God» (je crois en Dieu). Tout le monde le dit. Mais mettez une crise économique, par exemple et tout le monde perd la boule. La question, c’est, pourquoi utiliser le langage de la foi s’il n’y a rien derrière? C’est parce qu’on nous a enseignés qu’utiliser le langage, c’est la même chose que croire.

Vous vous expliquez le succès de votre livre?
Une blague cosmique de Dieu, je ne vois pas d’autre explication. Vous savez, je crois que cela a touché les gens profondément au niveau de leurs questions, mais ce n’est pas quelque chose que j’ai jamais imaginé ou attendu. Je pense que Dieu a juste décidé que ce serait un véhicule dans lequel la communication serait très possible. Et j’ai pu participer. Pour moi, c’est aussi simple que ça.

Etiez-vous préparé à cela?
Dans ma vie, j’ai traversé un Grand Chagrin. Disons qu’avant d’écrire ce livre, les choses qui comptent vraiment dans ma vie étaient déjà en place. Je sais que mon identité est dans ma relation avec le Christ. Elle n’est pas dans ce que je fais. Elle n’est pas dans une performance ou dans rien de tel. A cause de ça, je sais que le livre ne m’a pas donné davantage d’estime de moi, de conscience de ma valeur, je n’ai pas l’impression de compter davantage aujourd’hui. Je participe, c’est tout. La participation, c’est un mode de la relation. Sans vraiment que je le sache, je pense que j’étais prêt. Si tout cela était arrivé il y a vingt ans, cela m’aurait tué. Je n’aurais pas su gérer. Mais d’un autre côté, je ne m’attendais pas du tout au succès…

Et qu’est-ce qui a changé dans votre vie?
Rien qui n’importe vraiment. Mais cela a changé mon emploi du temps. Cela nous a donnés de nouvelles croix à porter. Parce que d’avoir beaucoup, soudainement, alors qu’on n’avait rien auparavant… C’est comme si, dans notre monde spirituel, il est presque plus facile d’être spirituel quand on n’a rien que de l’être quand on a quelque chose. Il y a un éventail de nouveaux défis. J’apprends à me raccrocher aux mêmes choses que jadis: la présence de Dieu dans ma vie, le fait que tout est saint, qu’il faut vivre dans la grâce d’une seule journée à la fois et que tout le reste, c’est de la spéculation.

Vous avez écrit La Cabane d’abord pour vos enfants, mais ce n’est pas un livre d’enfants…
C’est un livre pour les enfants de Dieu que nous sommes! (rires). Mais c’est vrai, ce n’est pas un livre pour les jeunes enfants. Le cadet de mes six enfants a seize ans et mon aîné a trente ans. J’ai fait exprès de prendre un scénario difficile. Parce que j’estime que la plus grande douleur dans l’existence est le deuil qui sépare un parent et un enfant. Et la plus grande douleur suscite le meilleur questionnement. Si Dieu n’est pas à la hauteur de ces questions les plus difficiles, alors nous devrions peut-être chercher ailleurs qu’auprès de lui… Mais je crois que la bonté de Dieu couvre ce type de drame.

Des chrétiens bien pensants ont eu de la difficulté avec votre livre, comme les grands médias, qui ont snobé votre travail malgré son succès populaire. Vous avez l’impression de lutter contre le système?
C’est un sentiment génial! (rires) . Je ne m’attendais pas tout de suite à ce qu’on parle de mon livre, alors… Mais en Occident, en Grande-Bretagne, par exemple, il y a eu beaucoup d’attention. Mais j’observe que les médias ne savent pas comment gérer ça. Dans l’Europe sécularisée, on choque dix fois moins en disant m… qu’en disant Dieu. C’est frappant. Mais en même temps, il y a une faim dans le cœur de Monsieur et Madame Tout-le-Monde pour l’authenticité, la relation et les choses qui comptent pour nous tous. Pour l’amour, l’affection, la reconnaissance.

Et c’est vrai, vous l’avez dit, des croyants bien intentionnés sont offensés et c’est compréhensible. Ils ont un certain système de croyances et le livre vient un peu l’éroder. Mais au moins, ils réagissent! Ils sont partie prenante d’une conversation! Peut-être par la colère, mais c’est mieux que l’ambivalence. Mais j’aime la controverse, je pense que c’est sain.

La Cabane a été présentée par certains comme troublant sur le plan théologique mais puissant sur le plan psychologique. Acceptez-vous cette critique?
Pas du tout. Je pense que c’est puissant psychologiquement mais aussi théologiquement correct. Théologiquement correct dans l’optique des Pères de l’Eglise, Athénée, Irénée, Polycarpe, les vrais évangélistes. C’est dans ce cadre que j’ai écrit La Cabane.

Ces Pères, vous les avez lus? C’est rare, pour un évangélique…
J’ai lu plein de choses, Kierkegaard, Jacques Ellul… Ellul m’a sans doute influencé plus que tout autre écrivain. Le fait que j’ai interrompu mes études ne signifie pas que j’ai arrêté d’apprendre. Et ces lectures m’ont sans doute aidé plus que tout autre. Donc, oui, je connais les Pères de l’Eglise, en particulier Athanase. J’estime qu’il a personnellement sauvé l’Eglise ancienne. Un petit Maghrébin à la peau foncée… Un type merveilleux!

Que la théologie de La Cabane puisse sembler troublante, cela dépend de votre système de croyances. Si votre Dieu est celui de Platon, qu’on ne peut connaître, inatteignable, intouchable, sans émotion, détaché, qui nous regarde depuis son ciel lointain avec une air de désapprobation, alors certainement, La Cabane choque. Parce qu’elle parle d’un Dieu proche, impliqué dans les détails de nos vies, qui est bon tout le temps, qui nous poursuit de son affection, qui ne fait rien que ne soit motivé par l’amour. Si vous voulez un Dieu coléreux, colérique, c’est certain que vous aurez des problèmes avec le livre.

Ce n’est pas que Papa [le personnage de Dieu le Père dans La Cabane] passe tout à Mackenzie [le héros], bien au contraire. Mais ce n’est pas un Dieu qui agite un bateau muni de pointes pour faire la leçon.

Vous dépeignez Dieu, Père, Fils et St Esprit sous des apparences exotiques. Pourquoi?
Mon but était que mes enfants – et vous devez vous rappeler que c’est pour eux que j’écris, non pour le monde – s’éloignent du Dieu dualiste des Lumières, le magicien à la barbe blanche, collet-monté ou le Père Noël avec sa liste, qu’il contrôle toujours deux fois et il arrive en ville, alors tu ferais mieux de bien te tenir… C’est l’imaginaire occidental de Dieu. Comment rompre avec cette image d’Epinal, mieux qu’avec la largesse, l’accueil, le chaleur et l’absence de chichi… d’une Africaine?

C’était l’une des raisons. Théologiquement, Dieu n’est pas sexué. Dieu n’est pas défini par une imagerie. Dans l’Ancien Testament, vous trouvez une image de Dieu où celui-ci berce un enfant sur ses genoux ; une autre d’un homme qui marche et trouve un bébé abandonné dans le caniveau, qu’il élève comme sa propre fille avant d’en tomber amoureux, de l’épouser et qu’elle aille voir ailleurs chez d’autres hommes. On trouve ça chez Ezéchiel. On a toutes sortes de métaphores: Dieu est un rocher, une forteresse, une poule qui couve. J’aurais pu décrire Dieu comme un grosse poule, mais ça n’aurait pas fait le même effet.

La puissance de cette image est aussi liée à mon histoire. J’ai grandi en Nouvelle-Guinée, j’étais fils de missionnaires. Je me souviendrai toujours des embrassades des mammas africaines, mais elles ne te laissaient rien passer non plus !

Jésus, bien sûr, est lui-même - même si j’ai reçus des e-mails offusqués que j’en aie fait un homme du Moyen-Orient (rires). J’en ai cinq de ce type, je crois…

Et le Saint-Esprit, je l’ai décrite… Oui, car le mot ruach en hébreu est féminin. Pneuma, en grec, est neutre. Le langage n’est pas masculin. Donc c’était très simple de lui donner une forme féminine. Et asiatique, c’était naturel. Les femmes asiatiques sont effacées, elles ne se mettent pas en avant, elles soutiennent toujours tout le monde, elles arrivent là où vous ne les attendez pas et elles savent tout. J’ai aussi des racines en Asie, cela fait partie de mon univers. Sarayu [nom du St Esprit dans La Cabane] est un des noms du vent en hindi.

Vous faites parler Dieu. Gonflé, non ? Cela vous a-t-il intimidé?
Ceux qui me posent cette question ne réalisent pas ce qu’ils demandent au juste. La question c’est, «comment est-ce que j’ose mettre des mots dans la bouche de Dieu»? Alors je réponds : êtes-vous déjà allés à l’Eglise? Avez-vous lu un livre chrétien? Mais tout le monde fait parler Dieu! Il n’y a là rien d’exceptionnel. C’est si répandu qu’on n’y pense même plus. Et il semble que Dieu s’en accommode. Ce n’est pas un problème.

Mais c’est une critique que je reçois et je comprends que cela puisse choquer. Encore une fois, l’idée platonique de Dieu est celle d’une sainteté intouchable, comme si cette sainteté était derrière le côté relationnel et affectif du Dieu Père, Fils et Saint-Esprit. Alors que pour moi, la sainteté de Dieu est une expression de cet amour. Ce n’est pas comme si la sainteté de Dieu relevait de sa nature plus profonde. Nous voyons Dieu venir vers nous en la personne de Jésus, l’Incarnation, c’est-à-dire, l’élément charnel, Dieu nous parle en chair…
(...)
Lire la suite Commander ce numéro S'abonner

Alliance Presse est un groupe de presse indépendant, spécialisé dans la presse chrétienne.

Pour accomplir sa mission d'information de façon professionnelle, Alliance Presse dépend de la générosité de celles et ceux qui apprécient ses magazines et ses sites internet.

Je manifeste mon soutien à Alliance Presse en ajoutant un don de
    
 
Une faute d'orthographe, une erreur ou un abus dans les réactions: signalez-le à la rédaction.


Pas de réactions pour l'instant: soyez le premier à réagir sur cette page.

Saisir votre réaction

Se connecter/S'inscrire pour réagir
 
Crédits
Illustration/Photo: © Mark Fels
 

Facebook
 
éditeur

Un site
d'Alliance Presse



 

x