À l’écoute des enfants: quand leur silence nous parle
Un silence feutré s’installe progressivement dans nos villes et nos quartiers. Au fil des décennies, les éclats de voix des enfants qui s’échappaient des ruelles et leurs joyeux babillements semblent s’estomper de l’espace public, comme une mise en sourdine symbolique mais réelle. Certes, ce constat est d’abord le reflet d’une époque qui protège mieux l’enfance, l’encadre dans des espaces clos et sécurisés.
Mais symboliquement, ce silence des rues pourrait anticiper un decrescendo démographique sans précédent. Et le phénomène dépasse l’Europe et l’Extrême-Orient: il concerne des pays comme l’Inde, dont le récent rapport du Sample Registration System confirme que pour la première fois de son histoire moderne, le taux de fécondité est officiellement tombé sous le seuil de renouvellement à 1,9 enfant par femme. Une tendance qui se retrouve en Amérique latine, en Turquie, en Tunisie… Ce déclin s’accompagne aussi de nets progrès (baisse spectaculaire de la mortalité infantile, accès des femmes à la contraception, à l’éducation et à l’emploi). Mais ce tassement démographique mondial traduit aussi les peurs, les difficultés économiques, l’écoanxiété, l’érosion du socle familial et la fragilité des couples, voire une montée de l’individualisme. Plus qu’un chant de promesse, l’enfant n’est parfois vu qu’à travers le prisme d’une nuisance potentielle, d’une dissonance et d’une entrave à la tranquillité des adultes.
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Or, la question n’est pas seulement celle du nombre d’enfants que compte une société, mais de la place qu’elle consent à leur donner. Car lorsqu’une société s’habitue à tenir l’enfance à distance et à ne plus supporter d’entendre ses rires et ses pleurs, ne courons-nous pas le risque de ne plus savoir les écouter lorsqu’ils prennent la parole? Quand l’enfant crie sa détresse, la société fait trop souvent la sourde oreille. L’actualité récente en France l’a dramatiquement illustré avec le meurtre de la jeune Lyhanna. Son assassin présumé était connu de la police, des plaintes pour viols sur mineurs avaient été formellement déposées à son encontre. Mais les appels de ces enfants n’ont pas été entendus, étouffés sous le vacarme de la lenteur administrative par une justice défaillante.
Face à l’affairisme et au sérieux des adultes, Jésus rappelle l’ordre des priorités: «Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent» (Mat. 19, 14). A l’image du jeune Samuel (1 Sam. 3) au milieu du temple endormi et silencieux, c’est fréquemment vers la sensibilité de l’enfance que Dieu se tourne pour faire entendre sa propre voix, là où les adultes fatigués n’entendent plus rien. L’Ecriture ne rappelle-t-elle pas que «vos fils et vos filles prophétiseront» (Joël 2, 28, Act. 2, 17)? Les enfants sont notre trésor – familial et commun – confié par Dieu. Et la sentence divine pour ceux qui réduisent au silence leur voix ou brisent leur innocence est d’une gravité sans appel: «Il vaudrait mieux qu’on lui attache au cou une meule de moulin et qu’on le jette à la mer» (Luc 17, 2).
Ouvrons nos oreilles, soyons à l’écoute. Réhabituons-nous à entendre le tumulte de la vie habiter nos espaces, chanter, rire, pleurer et nous bousculer. Non pour idéaliser le passé, mais pour bâtir un présent juste, où la voix des enfants est enfin reçue, écoutée et intégrée.
Article tiré du numéro Christianisme Aujourd’hui Juillet-Août 2026
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