Chatbots de compagnie et solitude: Sam écoute, mais Sam n’existe pas
Dans le dernier tome du Seigneur des Anneaux, le hobbit Sam vient délivrer Frodon dans la tour de Cirith Ungol, où des garnisons d’orques se sont entretuées. Avant de s’équiper parmi les dépouilles de ces créatures maléfiques pour traverser le Mordor, les deux héros manquent d’eau et de vivres. Sam se demande alors: «Ils doivent bien manger, ces orques, et boire? Ou vivent-ils seulement d’air vicié et de poison?» La réponse de Frodon touche directement au cœur de la pensée théologique de Tolkien: «Non, ils mangent et boivent, Sam. L’Ombre qui les a enfantés n’arrive jamais qu’à parodier: elle ne peut créer d’elle-même qui soit réellement nouveau. Je ne pense pas qu’elle ait donné vie aux orques; elle les a seulement altérés et pervertis.» Cette réflexion narrative illustre avec force une vérité métaphysique classique: le mal n’est qu’une corruption ou une déformation du bien originel.
Cette portée théologique, alors que J.R.R. Tolkien, récusait toute volonté d’allégorie, se retrouve jusque dans l’encyclique du pape Léon XIV. Celui-ci cite une autre parole du magicien Gandalf, invitant à «faire ce qui est en notre pouvoir pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés» dans «Magnifica Humanitas», consacrée aux défis de l’intelligence artificielle. Poussons la métaphore, sans la prendre au pied de la lettre: une intelligence artificielle n’est pas une créature déchue. Mais l’image de la «parodie» reste parlante. Quittons les pentes de l’Ephel Dúath de mars 3019 du Troisième Age pour nous rendre sur des campus occidentaux de 2026. Le besoin de relation est profondément humain et bibliquement fondamental. «Il n’est pas bon que l’homme soit seul», est-il écrit en Genèse 2, 18.
Publicité
Ce qu’ont mesuré les études sur les chatbots
Mais l’imitation d’une relation peut devenir une réponse insatisfaisante à un vrai besoin. Ainsi, une étude publiée dans Journal of Experimental Social Psychology en juillet 2026 a montré que les échanges quotidiens, pendant deux semaines, avec un autre étudiant choisi au hasard – un inconnu – pouvaient être plus efficaces pour réduire la solitude que les échanges avec le chatbot «Sam» (ça ne s’invente pas!), pourtant conçu pour être un agent conversationnel particulièrement soutenant. L’échange avec Sam réduisait pourtant les affects négatifs presque autant qu’un humain, mais sans que cela suffise à faire reculer la solitude mesurée à la fin de l’expérience. Même l’imitation la plus bienveillante ne produit pas nécessairement ce que produit une relation humaine. «L’Ombre» peut apprendre les gestes de l’amitié. Elle ne peut pas créer un ami.
Une autre étude parue cette année dans Psychological Science renforce le signal d’alarme: l’usage intensif de chatbots sociaux y apparaît corrélé à une hausse de la solitude émotionnelle – un possible cercle vicieux, la solitude poussant elle-même à un usage accru. Notre époque commence à proposer des simulacres d’intimité précisément à ceux qui souffrent le plus de son absence.
La première étude avait demandé à certains étudiants d’écrire chaque jour à un inconnu. Pourquoi ne pas tenter l’expérience hors des campus? Un message à celui que nous n’appelons plus. Un café avec un Sam en chair et en os que nous connaissons à peine. Une conversation avec quelqu’un qui pourra nous agacer, nous surprendre, nous décevoir. Car un ami n’est pas quelqu’un qui nous répond toujours. C’est quelqu’un qui existe.
Article tiré du numéro Christianisme Aujourd’hui Octobre 2026
Pour poursuivre la lecture, choisissez une des options suivantes :