Skip to content

Vers une «talibanisation» de l’Afrique de l’Ouest

© Wikipedia
L’Index mondial de persécution publié par Portes Ouvertes révèle une grande influence des talibans sur les terroristes, bien au-delà du territoire afghan. Avec des conséquences désastreuses pour les chrétiens. Analyse.
David Métreau

L’Afghanistan remplace la Corée du Nord en tête de l’Index mondial de persécution des chrétiens de Portes Ouvertes (PO) publié le 19 janvier 2022. La reprise de Kaboul par les talibans a des conséquences désastreuses pour les chrétiens bien au-delà des montagnes afghanes. «L’ascension de l’Afghanistan au sommet de l’Index est profondément troublante», relève ainsi Philippe Fonjallaz, directeur de Portes Ouvertes Suisse. «Outre les souffrances incalculables, cela envoie un message pernicieux aux extrémistes islamiques du monde entier, les incitant à poursuivre leur lutte brutale pour prendre le contrôle de la région.»

Le modèle taliban

Publicité

Dans l’Afrique de l’Ouest notamment, une «talibanisation» est déjà à l’œuvre, assure Illia Djadi, analyste et spécialiste de la région pour PO. «Ce qui s’est passé en Afghanistan a été suivi de très près en Afrique de l’Ouest. Ce qui se passe au Mali, est “un autre Afghanistan” m’a récemment dit un responsable chrétien. On voit bien que malgré une présence massive de forces étrangères, les terroristes n’ont pas été vaincus. Pire, ils gagnent du terrain, en adoptant la même stratégie que les talibans en Afghanistan; éviter la confrontation et les grandes villes pour occuper les zones rurales et petit à petit gagner du terrain.» Ce Nigérien de naissance qui vit aujourd’hui à Londres rapporte le cas de pasteurs enlevés ou tués et des chrétiens obligés de fuir. «La plus grande inquiétude des chrétiens est le manque de protection et pour eux la présence de forces internationales militaires n’en est pas une.» Pour de nombreux contacts d’Illia Djadi, la vie quotidienne au Mali ressemble déjà à celle d’une République islamique, sous la charia.

Division des communautés

Cette «talibanisation» touche aussi des pays comme le Burkina Faso, le Nigéria ou le Niger dont Illia Djadi est originaire. «Il y a une stratégie d’occupation. Grâce à des fonds provenants de pays du Golfe, des mosquées sont construites dans des villages qui n’ont ni écoles ni eau courante. L’Islam traditonnel de type tolérant laisse la place au proléstyisme d’un nouvel islam wahhabite, agressif», informe l’ancien journaliste de la BBC. La nouvelle théologie professée divise les communautés et stigmatise le voisin chrétien. «On ne peut pas s’empêcher de faire un parallèle avec l’Afghanistan.» Comme pour les talibans, dans le Sahel et au Mali en particulier, le temps est le meilleur allié des djihadistes. «Ils jouent la montre et n’ont qu’à attendre que les troupes étrangères s’en aillent.» Des centres commerciaux et des madrasas sortent de terre un peu partout, là où l’Etat a abandonné ses prérogatives.
4650 chrétiens ont été tués au Nigéria en l’espace d’un an, soit 79% du total mondial. Ce pays, géant démographique Africain passe de la 9e à la 7e place de l’Index de Portes Ouvertes. «Dix-huit chrétiens de 3 mois à 80 ans ont été massacrés la semaine dernière, mais personne n’en parle. Le monde avait les yeux rivés sur une prise d’otage aux Etats-Unis, mais ce qui se passe ici n’intéresse personne», déplore Illia Djadi.
Il dénonce la même stratégie de conquête territoriale des islamistes dans le nord et le centre du pays et le même manque de protection des chrétiens, démunis face à des commandos surarmés.

Burkina Faso

Le Burkina Faso, jusqu’alors pays stable de la région, a subi de nombreuses attaques djihadistes ces dernières années. «La crise du Mali a affecté le Burkina, qui a été décimé de sa population chrétienne dans le Nord», rapporte Illia Djadi. Un million et demi de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays et 3000 écoles ont fermé, privant 500 000 enfants d’instruction. «L’Eglise est débordée. Elle a le sentiment d’être la première cible et elle doit en plus gérer sans moyens les conséquences de cette explosion de violence en apportant une aide sociale et spirituelle aux victimes.»
Le spécialiste du Sahel souligne le rôle essentiel joué par cette Eglise dans l’éducation des enfants dans le pays et dans plus largement dans la région. «Les collèges protestants et les écoles missionnaires sont des références en matière d’éducation en Afrique de l’Ouest avec de hauts standards, de la qualité et la discipline.»
Et que se passera-t-il si rien n’est fait pour ces 500 000 enfants privés d’école? «Ils pourraient devenir les nouvelles générations de talibans, d’islamistes. Tout le monde veut aller à l’école, avoir des perspectives, fonder une famille, avoir un travail. Quand l’horizon s’assombrit, la tentation de rejoindre les extrémistes est plus présente», décrit Illia Djadi.
Charge aux Eglises d’annoncer la Bonne nouvelle, en agissant sur le terrain et notamment les écoles pour renverser la tendance. «Tous les élèves ne se convertissent pas. Mais si par l’éducation, les musulmans peuvent développer une pratique modérée et équilibrée de l’islam, ce sera déjà un bienfait pour la société», lance Illia Djadi.

La réponse de l’Europe

Si le Burkina Faso a longtemps fait office de pays tampon, de rempart à l’expansion du djihadisme dans la région, le Togo, le Bénin et les autres pays du Golfe de Guinée ont de bonnes raisons d’être inquiets, assure l’ancien journaliste. «Les destins des pays de la région sont liés. Ils sont la prochaine cible. Les chrétiens de ces pays se doivent de partager cette même douleur car ils sont le même corps du Christ.» Il encourage les Eglises à se former pour faire face à la persécution.
L’Europe n’est pas en reste et ne devrait pas rester insensible face aux tourments de l’Afrique de l’Ouest, prône Illia Djadi. Une accélération de cette «talibanisation» aura inévitablement un impact sur les migrations et sur le transit des marchandises illégales telles que la drogue à destination de l’Europe. D’où l’importance d’une réponse concertée qui ne se limite pas aux frontières étatiques. Pour les gouvernements comme pour les Eglises. 

Christianisme Aujourd'hui

Article tiré du numéro Christianisme Aujourd’hui Février 2022

Thèmes liés:

Pour poursuivre la lecture, choisissez une des options suivantes:

Créer un compte gratuitement

Et profitez gratuitement de l'accès aux articles web réservés aux abonnés pendant 14 jours.

Marc Bircher: 30 ans de ministère

Le 5 janvier 1872, l’hebdomadaire «Christianisme au 19e siècle» sortait de presse pour la première fois. Pour son 150e anniversaire, nous revenons sur un siècle et demi de presse protestante évangélique indépendante et sans concession.…

Publicité