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Les chrétiens sont-ils prêts à mettre «les mains dans le cambouis»?

© DR - Istockphoto
Après plus de quatre années passées en tant que rédacteur en chef du Christianisme Aujourd’hui, David Métreau (photo en médaillon) laisse sa place. Entretien.
Maude Burkhalter

Quels ont été les principaux défis de ton mandat en tant que rédacteur en chef de 2018 en 2023?

Ces défis ont été multiples. Je pense que si je devais les résumer en une formule ce serait «garder l’équilibre». En tant que rédaction nous devions veiller à être équilibrés à plusieurs niveaux: entre la France et la Suisse et entre les différentes dénominations protestantes évangéliques dont nous couvrons l’actualité et que d’une certaine manière nous représentons. J’ai pu constater que ces années ont été marquées par de nombreuses fractures sociales, politiques, religieuses, idéologiques dans notre société et la pandémie – notamment sa gestion – n’a pas arrangé les choses. Dans le traitement de toutes les actualités je me devais de chercher l’équilibre entre montrer le monde tel qu’il est, corrompu, déchu et l’action d’un Dieu d’amour qui agit en permanence pour le restaurer. Pour maintenir cet équilibre, il a parfois fallu passer par quelques chutes avant de se relever.

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Quelles sont les évolutions que tu as constatées parmi les individus, les églises et les œuvres évangéliques?

La pandémie a marqué une rupture selon moi. Si on se replonge une paire d’années en arrière, le débat était de savoir s’il fallait ou non maintenir les lieux de cultes ouverts, si l’Eglise était un service «essentiel». Sans rentrer dans les polémiques qui ont pu déchirer les croyants au sujet de la vaccination, du pass sanitaire ou plus largement sur l’attitude à adopter face aux autorités, il me semble que les chrétiens ont réalisé ces dernières années que leur train-train en Eglise pouvait être mis à mal très rapidement et parfois durablement. C’était pour cette fois à cause d’un virus. Plus récemment et plus à l’Est de l’Europe, en Ukraine, ce train-train des Eglises a été chamboulé par la guerre. Et chez nous à l’avenir quelles seront les épreuves? Des Eglises pourront-elles être fermées pour d’autres raisons et des rassemblement interdits? J’ai pu constater que certaines Eglises ont commencé à réfléchir sur leur but et leur fonction, ce qui est salutaire! C’est le Ecclesia semper reformanda est (L’Eglise doit toujours être réformée) formule popularisée par Karl Barth.

Pour rester pertinent, comment le Christianisme Aujourd’hui a-t-il dû évoluer durant ces dernières années?

Difficile de répondre en restant impartial! Ce que je peux dire c’est qu’avec la nouvelle formule lancée il y a désormais plus d’un an, le Christianisme Aujourd’hui s’est recentré davantage sur l’actualité, et l’actualité internationale notamment. A l’heure où les individus, les villes, les pays (et les Eglises aussi) sont de plus en plus interconnectés, les cultures mêlées, comment comprendre nos vies si nous n’avons pas un peu de recul et une vue d’ensemble? Cependant, la base du journalisme reste le reportage de terrain, et c’est ce qui a manqué ces dernières années et qui je pense sera comblé par la nouvelle équipe.

A titre personnel, quels ont été les sujets les plus intéressants à traiter?

Sur les dossiers, j’ai apprécié traiter de sujets pas nécessairement estampillés chrétiens au premier abord comme par exemple «Les agriculteurs, ces gens de foi» (mai 2019) ou encore celui sur la colère sociale dans le monde que nous avions titré «Quand vous entendrez parler de révoltes…» (mars 2020). Sinon j’ai aimé traiter d’articles aussi divers que la situation des évangéliques en Moldavie, l’interview croisée de l’ex-ministre française Georgina Dufoix et du pasteur Samuel Peterschmitt ou un reportage sur le premier Forum chrétien romand. Je garde aussi un souvenir ému d’un bref échange en conférence de presse avec Denis Mukwege. Plus largement, j’ai plutôt une appétence pour les sujets internationaux, le sort des chrétiens persécutés, l’unité des chrétiens et tout ce qui peut attiser ma curiosité. Des thématiques sur lesquelles les lecteurs pourraient continuer à me lire dans le Christianisme Aujourd’hui… si la nouvelle rédaction le souhaite.

Tu es également mari et père de quatre enfants, comment conjugues-tu la vie professionnelle et la vie familiale?

Cet équilibre n’a pas forcément été facile à trouver, je dois bien en convenir. Mais le fait d’avoir pu travailler depuis chez moi a pu aider, rien qu’en gagnant du temps de transport pour passer des moments en famille… ou pour avoir un peu de repos. Sans la souplesse et la compréhension de mon épouse Noémie, il aurait été bien plus difficile de tenir le cap. Elle ne s’est même pas fâchée quand j’ai écrit certains de mes articles depuis la maternité! C’était d’ailleurs la première lectrice de mes textes. Je lui en suis très reconnaissant. Pour déconnecter de mon besoin d’informations, nous allons régulièrement en famille pour la soirée ou pour la nuit dans une fuste, un petit chalet en rondins au fond des bois sans électricité ni réseau de téléphone. C’est l’occasion pour nous de nous ressourcer ensemble et de nous mettre à l’écoute de Dieu.

En 2018, on se souvient de ton intérêt particulier pour l’Inde et la situation des chrétiens sur place. Penses-tu, à l’avenir, couvrir davantage cette actualité?

Depuis un premier séjour en 2008 avec un groupe de scouts, en partenariat avec la Mission lèpre, suivi de près d’une dizaine d’autres voyages, en Inde, j’ai développé de belles amitiés et un amour pour ce pays. Plus d’une fois j’ai envisagé de m’y installer pour du long terme sans que cela ne se concrétise. Par deux fois, ma demande de visa a été rejetée. C’est comme si à la manière de Paul et Timothée en Actes 16, 6 j’avais été «empêché» d’y retourner, même pour quelques semaines. Mais si Dieu veut, j’y retournerai prochainement! Et pourquoi pas, un jour, pour y vivre en famille.

A ton avis, quels sont les défis qui attendent les évangéliques dans les années à venir?

Le grand défi des dernières années a été celui de l’unité. Je pense que cela va demeurer un enjeu. Mais sur cette base j’en vois plusieurs autres: celui de l’engagement sur la durée, celui de l’accueil sans condition et celui du témoignage. Ou encore, comment renouveler les équipes pastorales, trouver des équipiers pour la mission, s’engager physiquement ou financièrement sur du long terme pour des causes?

Les évangéliques sont-ils prêts à accueillir les milliers de personnes qui, en recherche spirituelle, vont venir les solliciter pour entendre parler de Jésus? Car je pressens une forte demande de «spiritualité» et les «efforts» d’évangélisation vont sembler dérisoires face à l’afflux de personnes en recherche. Mais les chrétiens sont-ils prêts à mettre les «mains dans le cambouis» et se «frotter» à des personnes aussi différentes que les transgenres, les radicaux d’extrême-droite (ou d’extrême gauche), les toxicomanes et vedettes du show business qui ont soif de Dieu, et à les aimer?

Enfin, concernant le témoignage, dans une société où les repères sont à l’envers, la foi et la vie chrétienne vont faire la différence. Et dans sa pauvreté et son dépouillement, l’Eglise sera une lumière dans les ténèbres.

Christianisme Aujourd'hui

Article tiré du numéro Christianisme Aujourd’hui Mai 2023

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