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Ces discours anti- féministes en essor sur YouTube

Louise Chabanel, doctorante en sociologie des religions a été nommée lauréate du Prix Master 2021 du Conseil scientifique de l’Institut du Genre du CNRS pour son analyse de la production de discours antiféministes par de jeunes évangéliques américains sur YouTube. Entretien.
David Métreau

Qu’est-ce qui a motivé vos recherches sur ce mémoire intitulé «À quoi ressemble une femme à soumettre et un mari à diriger»?

Je me suis lancée dans ces recherches suite à un séjour aux Etats-Unis en 2019 dans le cadre de mes études. J’ai côtoyé beaucoup d’évangéliques, notamment des membres de la famille de mon mari et des connaissances de connaissances. J’étais assez intriguée par ces communautés évangéliques qui ont beaucoup de points communs avec la France mais tout de même des différences notables.

Les évangéliques sont par exemple plus nombreux outre-Atlantique, donc il y a une culture évangélique plus riche. Des artistes, des musiciens, beaucoup de personnalités sur Internet. Ce qui m’a intéressée, c’est le contenu foisonnant sur YouTube avec de nombreuses chaînes à plus de 150 000 abonnés. J’en ai étudié trois principalement.

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Qu’est-ce qui vous a le plus frappée?

Je notais un décalage entre les discours féministes auxquels adhèrent une part importante des personnes nées dans les années 90 et ces discours explicitement antiféministes. Quel féminisme ces évangéliques dénoncent-ils? L’égalité politique entre les hommes et les femmes? Les rôles différenciés entre les hommes et les femmes? Un discours essentialisant au-delà des différences biologiques?

Je voulais comprendre les raisons de ces convictions. Sur une chaîne YouTube très suivie, par exemple, il est dit que le mari doit enseigner à sa femme l’interprétation correcte de la Bible. La question de la soumission est développée avec l’idée que l’homme est l’intermédiaire entre Dieu et la femme. Il y a une forme de continuité avec les discours du télévangéliste Jerry Falwell et la Moral Majority, mais une évolution dans les discours.

Quelles sont les conclusions de votre mémoire?

Cette analyse qualitative n’a pas prétention à généraliser les évangéliques. A partir de ces trois cas, nous pouvons noter différents éléments: la prolongation d’un discours sur les différences anthropologiques, l’injonction à la domesticité, la question de la soumission, notamment spirituelle de la femmes à son mari et l’antiféminisme. Cette forme de «diabolisation» du féminisme est notable dans les trois chaînes YouTube étudiées - «Girl defined», «Paul and Morgan» et «Relearn» - avec une exagération de certaines causes comme idée que le féminisme n’a pour but que d’allonger le délai durant lequel l’IVG est autorisé. D’ailleurs, ce féminisme qui est rejeté n’est pas toujours très bien défini. L’égalité entre les hommes et les femmes n’est pas remise en cause. Ce qui est notable, c’est que dans ces milieux fondamentalistes la femme ne doit pas prêcher, enseigner ou se mettre en position d’autorité. Or la diffusion de ces discours sur YouTube ouvre la porte à une féminisation de la prise de parole fondamentaliste, tout en veillant à ne pas transgresser la doctrine. Si les femmes ne peuvent prêcher, elles peuvent témoigner. Cela conduit à une subjectivation du discours; le récit intime des expériences passées est au service de l’évangélisation.

Ce phénomène se remarque-t-il aussi en francophonie?

Pas du tout de la même manière. A ma connaissance, il n’y a pas de discours évangélique explicitement anti-féministe qui ne soit pas marginal. Il y a certes des chaînes YouTube qui défendent les mêmes positions sur le genre et la sexualité, mais pas le même militantisme et un antiféminisme explicite. Le discours est aussi moins militant. Il faut dire qu’en France, par exemple, les évangéliques sont une ultra minorité et n’ont pas le même poids dans le débat public. Néanmoins, j’étais surprise de l’intérêt des milieux universitaires pour l’étude des courants religieux. J’ai eu l’occasion de parler avec beaucoup de chercheurs qui m’ont témoigné du manque de connaissance concernant les évangéliques français. Ce qui me frappe, c’est que des chercheurs en religion soient aussi peu familiers avec les évangéliques, qu’ils appellent d’ailleurs encore toujours «évangélistes».

Vous êtes désormais doctorante, allez-vous continuer le travail commencé avec votre mémoire?

Je viens de commencer une thèse qui est un travail comparatif entre les protestants évangéliques en France et aux Etats-Unis. Mon ambition est d’être fidèle à une démarche scientifique qui permet de comprendre un phénomène, mais pas de porter un jugement. J’essaie de partir d’une page blanche avec l’envie d’être la plus neutre possible afin de mieux comprendre la position de jeunes évangéliques en France et aux Etats-Unis sur le genre et la sexualité.

Christianisme Aujourd'hui

Article tiré du numéro Christianisme Aujourd’hui Octobre 2022

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