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Seuls à l’ombre de nos écrans, l’algo-rythme nos relations

© GettyImages
Avez-vous déjà eu l’impression que Facebook avait étrangement le même humour que vous? Ou les mêmes opinions? Regards de deux chrétiennes sur ces algorithmes qui nous replient sur nous-mêmes.
Maude Burkhalter

Dans le «Biais sciences et tech» du mardi 6 février sur France Culture, la scientifique et entrepreneure Aurélie Jean s’interroge sur les algorithmes et la confiance qui leur est accordée. Elle cite notamment le rejet systématique – par l’un de ces algorithmes – des candidatures de femmes pour un poste de développeur en sciences informatiques chez Amazon en 2018 – qui avait fait scandale – parmi d’autres exemples. Indiquant qu’on ne peut pas accorder aveuglément sa confiance à un algorithme, elle précise que les coupables de ses déboires sont «les hommes et les femmes qui sont présents tout au long de sa chaîne de production. De sa conception à son utilisation, en passant par sa vente. Cela inclut les ingénieurs et les scientifiques qui s’occupent du développement, mais aussi les propriétaires de ces outils, les “marketeurs” (ceux qui vendent l’outil donc), ou encore nous, tous les utilisateurs.»

Aujourd’hui, les internautes connaissent un peu mieux ces algorithmes. Du moins, ils sont conscients de leur existence, surtout sur les réseaux sociaux. Ce sont ces mécanismes qui ont pour objectif de garder l’attention d’un utilisateur le plus longtemps possible en lui proposant du contenu susceptible de lui plaire. Ce faisant, ils le dirigent vers une perspective du monde précise, bien souvent sans voix alternative à sa pensée, favorisant ainsi la polarisation des opinions. Dans ce contexte, la quête d’objectivité devient dès lors biaisée.

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Nous enfermer dans nos propres idées

«D’après la théorie de l’autoréalisation, l’être humain a trois besoins psychologiques fondamentaux: le besoin d’autonomie, le besoin d’appartenance sociale et le besoin de compétence», introduit Emilie Koechlin, psychologue chrétienne, clinicienne et thérapeute à Strasbourg. «Les réseaux sociaux sont très bien conçus en rapport à ces trois besoins pour pousser à la réaction immédiate, à la fréquentation des réseaux et à l’adhésion aux idées des groupes dont on se sent proches.»

Elle indique en outre que l’être humain est soumis à des biais cognitifs, des façons préorientées d’interpréter l’information pour en tirer une conclusion rapide, cohérente avec ses savoirs et croyances antérieurs. «Les publications sur les réseaux sociaux sont propices à ces biais: messages brefs, laissant peu de place aux nuances et à l’argumentation, réponses et prises de position si rapides que l’information peut difficilement être traitée en profondeur par notre cerveau. Parmi ces biais cognitifs, on trouve la pensée polarisée (“tout ou rien, tout blanc ou tout noir”), le biais de confirmation (“cela prouve bien ce que je pensais”), le biais d’attribution causale (“deux événements coexistants équivalent à cause et conséquence”), le biais de généralisation (“ils sont tous pareils”), etc.»

Même constat pour Sarah Schmitt, étudiante en communication et médias, qui se sait elle-même victime des effets des réseaux sociaux sur sa pensée: «Je suis toujours confrontée aux mêmes contenus. L’algorithme me suggère du contenu semblable à ce que les personnes auxquelles je suis abonnée ont aimé. Et forcément, cela a un effet sur notre opinion: on se dit qu’énormément de personnes pensent comme nous et que notre opinion est légitime.» Et de noter qu’il est dès lors très facile pour les jeunes de s’engouffrer dans des cercles fermés dopés aux fake news exacerbées par l’intelligence artificielle. Celle qui est aussi adjointe au chargé de communication pour les Groupes bibliques universitaires en Suisse romande nuance: «Cet état de fait n’entraîne pas que des dérives. La richesse réside dans l’accès que l’on a désormais à bien plus de contenu médiatique qu’avant, et du contenu souvent intéressant.»

Une quête de rapidité

S’ajoute à cette polarisation l’enjeu d’une information consommée trop rapidement, à trop petite dose. Selon Sarah Schmitt, les médias ont dû s’adapter aux réseaux sociaux parce que les jeunes ne lisent plus de journaux. Aussi, la tendance est de se diriger vers des informations faciles d’accès et rapides à lire, pour être au courant, avec un manque d’intérêt pour les articles de fond ou des sujets plus poussés. «Il s’agit d’un effet de scroll: “J’ai vu l’info, je passe à autre chose”, c’est assez réactif. Puis l’on pense que comme on a vu l’info passer, on sait de quoi il s’agit et on est capable d’en parler avec un avis fondé», commente-t-elle. Si dans le monde académique il est nécessaire d’avoir le réflexe de se renseigner sur la source et l’auteur d’une information, ce n’est pas le cas sur les réseaux sociaux, déplore-t-elle.

Emilie Koechlin analyse quant à elle: «Le cerveau émotionnel (ou système lymbique) traite l’information de manière très rapide, quitte à faire des erreurs de jugement. Cela est très utile pour permettre notre survie face à un danger physique imminent. C’est seulement dans un second temps que l’information peut être traitée de manière plus précise avec un raisonnement. Or les réseaux sociaux encouragent les réactions très rapides. Celles-ci proviennent donc davantage de réponses émotionnelles que de raisonnements construits.»

Des opinions sans sources

Elle note aussi la difficulté de tenir des débats constructifs sur des espaces où l’expression doit être concise, limitée à peu de caractères et où les réactions immédiates sont valorisées. «Le fait de mieux connaître la façon dont notre cerveau traite les informations peut être une première étape pour adapter son comportement sur les réseaux sociaux», complète la spécialiste. Elle rappelle en outre, à l’instar de Sarah Schmitt, que la vérification de l’information est nécessaire: «Les contenus des réseaux sociaux sont pour la plupart des points de vue, ou parfois des faits rapportés mais rarement avec leur source. Si l’on peut y trouver des vérités, c’est dans de petites proportions. On peut se rappeler la recommandation de l’apôtre Paul: “Ne méprisez pas les prophéties, mais examinez toutes choses, retenez ce qui est bon” (1 Thess. 5, 20-21). Prenons du recul sur ce que nous lisons, prenons le temps de trier ce qui est bon et utile de ce qui ne l’est pas.»

Faire du tri régulier dans les comptes suivis, favoriser le dialogue en face à face dans la vie réelle, parler à plusieurs de thèmes qui nous ont touchés, prendre le temps d’exposer les différents points de vue en plus du nôtre, encourager à marquer une pause-réflexion avant de réagir aux messages… ce sont là tant de pistes que l’utilisateur des réseaux sociaux peut explorer, pour contrer l’effet polarisant des algorithmes. «Nous sommes invités à garder une certaine diversité, tout en maintenant haut et fort nos valeurs chrétiennes, qui représentent une fondation solide à partir de laquelle évoluer», remarque Sarah Schmitt.

Et, en parlant de la jeunesse plus spécifiquement, elle évoque l’importance d’une identité ancrée: «De nombreux jeunes sont en perte totale d’identité et ne connaissent pas du tout leur place dans ce monde. Ils sont à la recherche d’amour, de bonheur, de vérité, et c’est finalement cette quête-là qu’ils mènent aussi sur les réseaux sociaux.»

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