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Afghanistan: sombre avenir pour les chrétiens restés sur place

Un homme afghan avec ses deux femmes dans les rues de Fayzabad, Afghanistan
© iStock - Un homme afghan avec ses deux femmes dans les rues de Fayzabad, Afghanistan
Sous couvert d’anonymat pour des raisons de sécurité, deux chrétiens rescapés de l’aéroport de Kaboul s’expriment sur la situation de leurs frères et sœurs restés en Afghanistan sous le régime des talibans. Entretien.
David Métreau

Les conditions attendant les minorités religieuses en Afghanistan font l’objet de nombreuses inquiétudes. Que risque-t-il de leur arriver une fois l’attention médiatique retombée?

Une grande partie de ce qui est rapporté dans les médias jusqu’à présent est spéculatif, dans le contexte d’une ruée de nombreuses personnes pour quitter le pays. Cependant, ceux qui sont restés - par choix ou nécessité - font de leur mieux pour continuer
leur vie.

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Beaucoup des problèmes qu’ils partagent sont identiques à ceux de leurs contemporains et sont en lien avec l’effondrement de l’économie et du système bancaire ainsi que la fermeture des universités et des bureaux gouvernementaux.

A cela s’ajoutent d’autres préoccupations qui concernent le matériel religieux en leur possession (bibles, traités religieux, par exemple, ndlr.). Des ennemis personnels connaissant leurs secrets pourraient les utiliser sous forme de chantage contre eux. Beaucoup ont agi de manière préventive en se cachant, soucieux de ne pas se mettre en danger eux-mêmes ni leurs proches.

Quelle était la situation des chrétiens du temps de la République islamique? Que change le passage au nouveau régime?

En Afghanistan, presque tous les croyants chrétiens étaient «souterrains» parce que la conversion était illégale, même sous la Constitution. Comme il n’y avait déjà pas d’Eglise publique ou enregistrée, la pression et la persécution sur les croyants venaient surtout de leurs familles ou de la communauté locale. Cependant récemment, certains croyants ont choisi de mettre «chrétien» ou «autre» comme appartenance religieuse sur leur carte d’identité nationale.

Il reste à voir quelles seront concrètement les conditions des chrétiens et des autres minorités sous ce nouveau régime. D’une part, celui-ci a assuré aux citoyens la mise en place d’un gouvernement représentatif avec une place pour les minorités. D’autre part, ils ont déjà montré de quoi ils sont capables en termes d’oppression. Ce sera sans l’ombre d’un doute une période difficile pour ceux qui ne s’identifient pas à l’islam. Pour la majorité de ceux qui vivront dans la clandestinité, ce seront leur ethnicité et leurs coopérations avec les gouvernements ou les organisations étrangères qui seront sources de risque plus immédiates et plus aiguës que leur foi.

Quelles mesures officielles les talibans ont-ils pris à l’encontre des chrétiens?

Il y a certains rapports individuels d’enquêtes sur des personnes soupçonnées d’être chrétiens et la confiscation des biens des organisations suspectées d’activités chrétiennes. Cependant, comme la politique et la sécurité sont prioritaires pour le nouveau pouvoir, il ne semble pas que ces enquêtes soient encore systématiquement diligentées. Cela pourrait néanmoins s’intensifier, à mesure que les talibans consolideront leurs positions. 

Comment sont perçus ceux qui, par exemple, ne se rendent pas à la mosquée? Les chrétiens sont-ils contraints de s’y rendre malgré tout en gardant leur «vraie» foi secrète?

Il n’y a pas de réponse facile à ces dilemmes et les croyants doivent agir selon leurs consciences. Ces vingt dernières années, la pression pour fréquenter la mosquée et participer à d’autres rituels religieux venait de l’environnement familial et du voisinage. Désormais, le gouvernement va aussi faire respecter ces rituels. La plupart des croyants font le choix de suivre les aspects sociaux de la foi majoritaire tout en sanctifiant Christ dans leurs cœurs et en s’engageant à ne pas parler contre leur conscience ou la vérité qu’ils connaissent.

Par quels moyens les Afghans ont-ils la possibilité de découvrir l’Evangile?

Au cours des dernières années, les médias ont joué un rôle important pour atteindre les Afghans et pour qu’ils puissent découvrir la vérité spirituelle. Les récents événements entraînent un regain d’intérêt pour un contenu chrétien via Internet et les réseaux sociaux. Cependant, à un moment de leur parcours, les personnes en recherche dans leur foi auront besoin d’être mises en contact avec de vrais croyants. Ce sera plus difficile dans les jours qui viennent. Pendant ce temps, des réfugiés s’installent partout dans le monde, dans des endroits où se trouvent des chrétiens et des Eglises. C’est une occasion exceptionnelle pour le peuple de Dieu de témoigner.

Comment les chrétiens peuvent-ils communiquer avec leurs proches dispersés ou avec les personnes et les structures qui peuvent porter leur parole?

Les talibans peuvent désormais intercepter les messages WhatsApp, selon de nombreux signalements. Certains se tournent donc vers d’autres réseaux sociaux plus sécurisés. Jusqu’à présent, les services Internet et de télécommunication ont perduré et ceux qui depuis l’étranger sont en contact avec des Afghans maintiennent le contact.

Quels sont les plus grands besoins des chrétiens en Afghanistan en ce moment?

Comme le reste de la population, les chrétiens afghans ont besoin d’emplois et de revenus. Pour de nombreux croyants, ce problème s’est intensifié parce qu’ils sont en fuite ou en dehors de leur communauté sociale. Les croyants ont besoin de sagesse pour savoir s’ils doivent chercher à partir ou rester dans le pays. En outre, les chrétiens afghans nous demandent spécifiquement de prier. Les étrangers impliqués à leurs côtés continuent de les soutenir alors qu’ils font face à de nouveaux défis mais aussi, et beaucoup d’entre eux le croient, à de
nouvelles opportunités. 

Propos recueillis par David Métreau

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Ces codes qui nourrissent les idéologies des talibans

Le retour des talibans au pouvoir qui fait fuir des Afghans et l’attentat commis près de l’aéroport de Kaboul par l’Etat islamique montrent la particularité d’un mouvement religieux fondamentaliste: ennemi tant des musulmans libéraux que du groupe islamiste. Il serait hasardeux d’imaginer, comme le laissent entendre nombre de médias, que les talibans et le reste des Afghans vivent avec des compréhensions du monde totalement différentes. 

D’une part, il convient de confondre les citadins et les ruraux dans ce pays où la religion rythme fortement le quotidien; d’autre part, un sondage du Pew Research Center de 2013 indiquait que seuls 29% des Afghans considèrent que la charia peut faire l’objet de multiples interprétations. Les talibans n’en proposent qu’une, la plus rigoriste.

Courage, hospitalité et vengeance

Les talibans proviennent du principal groupe ethnique du pays, les Pachtounes. La chercheuse belge Dorothée Vandamme explique dans The Conversation qu’ils sont «imprégnés des traditions, codes moraux et d’honneur des tribus pachtounes [et] sont le fruit de la culture afghane pré-1979, insufflée de soufisme et de coutumes préislamiques». Ces codes datent de l’antiquité préislamique et présentent des valeurs comme le courage, l’hospitalité, mais également la vengeance. 

A cela s’ajoute le deobandisme, qui prône une lecture littéraliste des textes sacrés que les talibans ont appris dans les madrasas au Pakistan. Il est né en 1867 en réaction à la colonisation britannique dans les Indes; aujourd’hui, il s’agit également de combattre la modernité morale.

Implantation du wahhabisme

Autre composante de cette forme d’islam, le wahhabisme qui s’est implanté en Afghanistan à l’occasion de la guerre contre les Soviétiques. Il s’agit d’une lecture fondamentaliste de l’islam visant à imiter les pratiques religieuses des origines. Ainsi, alors que les codes moraux pachtounes préislamiques interdisent le meurtre des femmes, les talibans en exécutent en s’appuyant sur le wahhabisme. (FGS)

Christianisme Aujourd'hui

Article tiré du numéro Christianisme Aujourd’hui Octobre 2021

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