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Gare à une «cancel culture» sans possibilité de restauration

© Istockphoto
Jacques Nussbaumer est professeur de théologie systématique à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine. Il livre ici une réflexion stimulante sur le sujet brûlant de la «cancel culture» (culture du bannissement). Entretien.
Nicolas Fouquet
Jacques Nussbaumer est professeur de théologie systématique
à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine.
Jacques Nussbaumer est professeur de théologie systématique à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine.

Comment définiriez-vous et traduiriez-vous le concept de «cancel culture»?

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La «culture du bannissement» est une formule que je trouve intéressante. La personne qui est jugée coupable d’une faute grave se trouve publiquement bannie, expulsée de la sphère d’influence des médias ou de la culture en général. Deux autres traductions sont sûrement un peu excessives mais disent quand même quelque chose d’important sur ce concept. Il s’agit des expressions de «culture de l’anéantissement» et «culture de l’effacement». Si quelqu’un s’est construit une réputation, on ne s’arrêtera pas jusqu’à ce qu’il soit détruit et que son nom soit effacé des mémoires. On cherche ainsi à enlever des rues des noms qui sont jugés infamants.

Qu’est-ce que ce phénomène dit de nos sociétés?

Il me semble que cela dit quelque chose du caractère hyper moraliste des sociétés post-chrétiennes. Certaines personnes parlent de la perte de valeurs de notre société mais ce n’est pas du tout le cas. Elle a des valeurs très fortes et elle est capable de les manifester de manière extrêmement dure. Les sujets concernés révèlent aussi ce qui est fragile et blessé dans nos sociétés. Il peut s’agir des questions de distinction sexuelle, comme l’a montré l’épisode autour du tweet de J. K. Rowling, l’auteure de Harry Potter, mais aussi de racisme ou d’abus sexuels. Il peut parfois s’agir de choses qui sont plutôt bonnes à la base d’ailleurs. C’est là aussi où il faut introduire de la complexité sur le sujet.

Je me réjouis d’être dans une société où l’on condamne les abus sexuels ou le racisme. Cette sensibilité, il faut la saluer. Mais ensuite, il faut pouvoir faire preuve de nuance et refuser cette forme de justice populaire qui s’affranchit des contraintes des institutions que nos sociétés ont développées, jugées trop lentes et inefficaces. La cancel culture administre quant à elle un verdict net en quelques heures seulement.

C’est notamment dû au rôle que jouent les réseaux sociaux?

Ces médias ont effectivement amplifié et accéléré le phénomène. Ils ont un effet de caisse de résonance et suscitent des réactions très émotionnelles, immédiates et pas toujours bien réfléchies. Aujourd’hui, on atteint une vitesse et une échelle tout à fait impensables. Après, ces phénomènes ne sont pas nouveaux non plus. La cancel culture s’appuie sur des ressorts qui sont beaucoup plus anciens, de justice populaire, de vindicte.

Ce contexte risque-t-il de paralyser les artistes, notamment les caricaturistes, qui craindraient de se retrouver blacklistés au moindre faux-pas?

C’est probable. Cela peut aussi avoir l’effet inverse et inciter une frange de la population à être dans une forme de provocation constante. Certains prennent plaisir à tester les limites. Les vrais perdants sont ceux qui apprécient le dialogue et la finesse de l’argumentation plutôt que l’instantanéité et les excès.

La transparence de la Bible sur les faiblesses de ses personnages vous semble-t-elle éclairante sur ce sujet?

Oui. Effectivement, la Bible ne cache pas les lourdes fautes qu’ont pu commettre certains personnages. L’exemple de David est forcément intéressant sur ce point. A la même époque, il y en a un autre pour qui la situation est inverse. Joab est décrit plutôt négativement, alors que, si on le regarde de près, il a d’immenses qualités. Il est loyal, courageux. Les Ecritures présentent un nuancier de personnages qui devrait nous rendre capables d’un peu plus de discernement quand on observe la vie des uns et des autres. Peut-on l’exercer en effaçant la mémoire des personnages ambigus? Néanmoins, ce n’est pas tant en termes de textes que de thèmes que je trouve la Bible intéressante sur le sujet.

Quels thèmes bibliques peuvent donner des clés de lecture aux chrétiens?

Deux thèmes me semblent particulièrement mis à mal. Le premier est celui de la rédemption. Avec la cancel culture, on n’a jamais fini d’expier son péché. Il n’y a malheureusement pas de place pour la restauration de celui qui a fauté. L’Eglise peut alors être un témoignage dans ce contexte en affirmant haut et fort la possibilité du pardon pour toute personne qui se repent. La personne ne se réduit pas à sa faute, même grave.

Le deuxième thème biblique, c’est celui de la redécouverte de la justice. Il traverse toute l’Ecriture. Déjà la loi du Talion était un premier effort pour surmonter la vengeance. La justice a une dimension rétributive mais aussi et surtout une visée restaurative. C’est tout le problème de la cancel culture qui sanctionne mais ne prévoit pas de voie de restauration. La justice cherche pourtant à ramener la personne dans la communauté des êtres humains. Elle doit être porteuse d’espérance.

Que faut-il faire concrètement de l’héritage culturel de ces personnes qui ont fauté?

Toutes les situations ne sont pas équivalentes. On ne peut pas avoir la même mesure pour Roman Polanski, Kevin Spacey, Ravi Zacharias et une statue d’un général américain. Il n’y a là pas les mêmes symboles, comportements ou encore contextes. La difficulté de la cancel culture, c’est qu’elle ne permet pas de prendre du recul.

Pour Ravi Zacharias, il y a un problème de contradiction fondamental entre ce qu’il a pu dire ou écrire et ce qu’il a commis. Dès lors, cela peut être source d’ambiguïté de mettre en avant les livres d’une personne qui a fait tout le contraire. On n’est pas là dans un esprit d’éradication mais dans un souci de communication du message.

Les décisions peuvent être différentes aussi selon le degré de «génie». Pour des écrits comme ceux de Louis Ferdinand Céline, il est possible de faire des éditions critiques qui expliquent le contexte et l’idéologie de l’auteur sans nécessairement être obligé de mettre tous ses textes au pilon. Le temps passe et fait un peu de tri. On doit évidemment déplorer les propos antisémites qui prévalaient à une époque. Mais il y a un côté absurde à appliquer des critères extrêmement contemporains à des cultures et des sociétés d’il y a deux siècles qui ne réfléchissaient pas de cette manière-là. «Ne sois pas juste à l’excès», dit l’Ecclésiaste.

Christianisme Aujourd'hui

Article tiré du numéro Christianisme Aujourd’hui Mai 2021

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