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Algérie: Après les Eglises, les individus deviennent la cible

© Eglise protestante d’Algérie: Sit-in des responsables des Eglises algériennes devant le siège de la wilaya de Béjaia le 9 octobre 2019
Malgré la levée des restrictions sanitaires pour les autres lieux de culte, les Eglises protestantes restent fermées en Algérie. Pire, la pression judiciaire s’accentue sur les chrétiens. Le point avec Salaheddine Chalah et Abdellah Amrane.
David Métreau
Salaheddine Chalah (à gauche) est le président de l’Eglise protestante d’Algérie. Abdellah Amrane (à droite) en est le responsable de la communication.

L’Eglise d’Algérie fait-elle face à une nouvelle vague de persécutions?

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Salaheddine Chalah (SC): On peut en effet parler d’une autre vague de persécution. Trois affaires datant de 2018 ont été ressorties du côté d’Oran. Deux chrétiens ont récemment été condamnés à deux ans de prison pour évangélisation. La condamnation d’un chrétien à cinq ans de prison pour blasphème a été confirmée le 22 mars.

Il y a quelques semaines, nous, responsables de l’EPA, avons été convoqués au ministère des Affaires religieuses. Ils ont dit que la réouverture des Eglises protestantes n’était pas de leur ressort et nous ont dit d’aller voir ailleurs mais sans préciser où. Pourtant, l’ambassadeur algérien auprès de l’ONU déclarait que c’était bien une prérogative du Ministère des Affaires religieuses.

Abdellah Amrane (AA): Depuis un an, au départ à cause du Covid, les 47 Eglises de l’EPA sont fermées. Des milliers d’Algériens sont privés de lieux de culte. Il n’y a plus d’Eglises à fermer puisqu’elles le sont toutes, donc la persécution s’accentue sur les individus. Les Eglises catholiques ont eu l’occasion de rouvrir depuis fin octobre, les mosquées aussi. Mais aucune réponse pour les Eglises protestantes, malgré les courriers adressés à la présidence de la République. Sans mauvais jeu de mots, on ne sait pas à quel saint se vouer.

En attendant, comment s’organisent les chrétiens pour poursuivre les cultes et la communion fraternelle?

SC: Nous avons deux cultes par semaine, le mardi et le samedi, diffusés en ligne. Nous sommes très actifs sur les réseaux sociaux. Nous organisons des réunions de prière et de formation sur Zoom. L’Eglise ne reste pas les bras croisés. Heureusement qu’il y a ces moyens pour toucher la communauté chrétienne! Plusieurs Eglises s’organisent pour la diffusion à tour de rôle de ces cultes.

AA: Les chrétiens continuent d’agir, de prier les uns pour les autres, de prier pour le pays et pour le président. La communion fraternelle ne faiblit pas. Des gens s’intéressent à l’Evangile et souhaitent en savoir plus sur Dieu.

Quel est l’impact de la pandémie sur la société? D’où vient la pression sur les chrétiens?

SC: Je réponds en tant que pasteur de Tizi-Ouzou. Depuis 1996, nous n’avons eu aucun problème majeur avec la société. Pendant plus de vingt ans nous avons organisé des séminaires et des camps de vacances au vu et au su des autorités. Les camps de vacances étaient déclarés. Tout se réalisait dans la plus grande transparence. Ce n’est qu’en 2019 que les choses ont empiré pour l’Eglise protestante.

Qu’est-ce qui a changé pour les chrétiens depuis la démission du président Abdelaziz Bouteflika en avril 2019?

SC: Avec le départ d’Abdelaziz Bouteflika, tout est devenu plus compliqué pour l’Eglise protestante. Au mois d’octobre 2019, les autorités ont scellé nos Eglises et depuis c’est le statu quo. Rien n’a changé.

AA: Suite au mouvement pacifique dit du Hirak, les Algériens sont sortis dans la rue pour plus de démocratie et de liberté, mais parallèlement, la persécution envers les chrétiens s’est accrue. Treize Eglises ont fermé en 2018. Cette tendance a connu son paroxysme en octobre 2019 avec la fermeture de deux Eglises dont celles du Plein Evangile à Tizi-Ouzou, dont Salaheddine Chalah est pasteur. Nous avons vu les images: la police est entrée dans le bâtiment et Salaheddine Chalah a même reçu des coups de matraque devant les fidèles et ses propres enfants. La veille, l’armée avait même été déployée pour fermer l’Eglise de Makouda. De mémoire de chrétien d’Algérie, c’était du jamais vu!

Etait-ce une fermeture légale?

SC: Juridiquement, la police n’a pas le droit d’entrer dans un lieu de culte, mais la loi est mise de côté. Les autorités partent du principe que nous n’avons pas d’autorisation donc ils ne considèrent pas nos Eglises comme des lieux de culte. Pour elles, ce sont des espaces exploités illégalement. C’est comme s’ils débarquaient dans une boîte de nuit clandestine.

AA: Ces lieux de culte existant depuis vingt-cinq ans avaient pignon sur rue sans que cela ne pose problème. Du jour au lendemain, ils deviennent des lieux illégaux aux yeux du gouvernement.

Un jour, nous allons voir une forme de résurrection

Quels sont les moyens d’action pour que cette situation change?

SC: Le premier levier, c’est la prière. Nous devons mobiliser davantage de frères et sœurs partout dans le monde pour prier pour l’Eglise en Algérie. Le deuxième levier est la mobilisation d’Eglises et d’organisations pour plaider notre cause, notamment auprès des instances internationales. Il y a beaucoup de choses à faire mais c’est à chaque Eglise et chaque nation de trouver le moyen.

Il faut savoir que toute action est productive et utile pour nous. Heureusement que des frères se sont mobilisés quelques mois en arrière! Nous ne sommes pas seuls et les autorités le voient, le savent. Nous sommes connectés au monde. A chacun de trouver son moyen d’action pour rappeler aux autorités algériennes que nous existons et que nous n’avons pas notre liberté de culte qui est censée être garantie par la Constitution.

Au niveau national nous faisons ce que nous pouvons, avec des sit-in, des conférences de presse, des courriers au président de la République, des demandes d’audiences, etc. Nous frappons à toutes les portes. C’est une cause noble et juste et nous avons espoir qu’elle aboutira. Il suffit de persévérer.

AA: Il faut une persévérance dans la prière, dans la mobilisation et l’engagement. Le soutien sur la durée est bienvenu.

SC: Je pense que nous allons vivre une forme de résurrection. Après la mise sur la croix, notre Dieu est ressuscité. Je prie pour qu’un jour les portes s’ouvrent à nouveau pour célébrer et louer ensemble Dieu comme nous le faisions avant. Il est le Dieu de la résurrection.

Christianisme Aujourd'hui

Article tiré du numéro Christianisme Aujourd’hui Mai 2021

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