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Annoncer l’Evangile aux musulmans : la mission de l’Eglise

Annoncer l'Evangile aux musulmans : la mission de l'Eglise
© iStock
Pasteur à Lyon et apologète, Rémi Gomez anime des débats interreligieux et forme les chrétiens au dialogue avec les musulmans. Il défend les points doctrinaux de la foi chrétienne dans son ouvrage «La divinité du Christ face à l’islam», (éd. BLF Studia). Entretien.
David Métreau
Rémi Gomez
Rémi Gomez

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à l’apologétique auprès des musulmans?

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Je suis né en région parisienne et ai vécu à Créteil dans la cité du Mont- Mesly. Mes contacts avec les musulmans sont d’abord des relations naturelles, de quartier. Issu d’une famille athée, je me suis converti au christianisme à l’adolescence.

Après mes années de fac, des amis musulmans, voyant que j’étais très attaché aux textes de la Bible, m’invitaient chez eux, à la mosquée, à débattre en privé. Cela m’a donné beaucoup d’occasions d’annoncer l’Evangile dans des contextes par- fois inhabituels, comme à la mosquée pendant la rupture du jeûne du Ramadan. Evidemment ces amis qui m’invitaient – parfois dans le but de me convertir à l’islam – avaient une contre-argumentation des grands points doctrinaux de la foi chrétienne sur la divinité du Christ, sur la Trinité et l’expiation en Jésus-Christ. Ils me renvoyaient leur argumentaire.

Etait-ce un argumentaire construit?

Depuis les années 1980, il y a beaucoup de débats interreligieux dans le monde anglophone, sous l’impulsion par exemple de l’apo- logète musulman Ahmed Deedat et de nombreux autres ont suivi. Cela a donné aux musulmans de la force et du zèle pour débattre avec des chrétiens. Dans ma jeunesse, étant très attaché aux textes bibliques, à l’autorité de la Bible, à son iner- rance, à sa suffisance, j’y allais avec confiance, mais il a quand même fal- lu que je me forme. Par ailleurs, mon parcours de travailleur social dans les quartiers sensibles m’a amené à discuter avec des gens beaucoup plus religieux: des salafistes, des pieux, des gens très engagés.

C’est donc de ces rencontres-là qu’est né le besoin d’écrire votre livre ?

J’ai commencé mon livre en 2016 après avoir passé trois ans dans la cité de la Duchère, près de Lyon, une grosse implantation salafiste. Avec quelques collègues, nous avions pris en charge la question des dérives sectaires liées à l’islam. Pendant ces quelques années, j’ai très souvent annoncé l’Evangile et j’ai essayé de le faire dans le cadre de l’échange de connaissances. Je faisais face à des jeunes qui étaient très fermés, rigoristes et qui disaient: «La vérité c’est ça.» Mon discours était de dire: «Il y a ta vérité, la vérité, nos vérités.»

On faisait beaucoup de dissonances cognitives en utilisant aussi d’autres façons de penser l’islam que la leur. J’utilisais ce qu’on appelle des tiers légitimes, des responsables de la mosquée ou d’autres. Mais j’arrivais au bout d’un processus où je désirais annoncer l’Evangile franchement, parce que selon moi, la meilleure solution à toute radicalité c’est celle de l’Evangile. Une radicalité dans l’amour, dans la communion avec Dieu.

La solution à toute radicalité,
c’est celle de l’Evangile

Rémi Gomez

Vous proposez aux chrétiens d’aborder des questions sensibles de manière frontale. Pourquoi une telle audace?

Je me rends compte que beaucoup de personnes ont peur d’annoncer l’Evangile aux musulmans, parce qu’elles ne connaissent pas forcé- ment comment ça fonctionne. Je commence à former les Eglises. Comment se fait-il que je puisse dire à un salafiste barbu que je pense que sa religion n’est pas inspirée par Dieu mais par l’ennemi et que ça se passe bien et qu’on rigole? C’est très agréable de discuter quand on sait poser les choses et que l’interlocuteur est d’accord, parce que lui pense la même chose.

L’hypocrisie ne fonde pas des relations très saines. Il s’agit de dire à l’autre: «Je ne t’accuse pas en tant que personne, je t’apprécie et dans mon amour, je te dis quelque chose qui est une conviction de l’ordre de la foi. Je suis prêt à entendre aussi la critique de ma foi.» Il faut savoir répondre intellectuellement. Il y a toute une génération de musulmans entre 25 et 40 ans qui se sont formés dans le dialogue interreligieux. Ils sont proactifs à ce niveau-là.

Il existe déjà de nombreux ouvrages qui traitent du dialogue interreligieux entre chrétiens et musulmans, quelle est la spécificité de votre livre?

Nous avons de nombreuses ressources anglophones sur cette thématique, mais ce n’est pas le contexte français ou européen. Nous avons un contexte particulier: nous vivons avec les musulmans. Aux Etats-Unis, ils sont beaucoup plus dans le «rentre-dedans» parce qu’ils ne vivent pas ou peu avec.

Comment concilier la préservation du vivre ensemble tout en disant des choses vraies sur le plan théologique et sur le plan des arguments? J’ai envie de donner des réponses qui soient théologiques, apologétiques, avec douceur et respect, dans la bienveillance, mais aussi sans hypocrisie et donc avec une certaine frontalité. Je suis habitué à la frontalité, parce que je côtoie des mecs de quartier, je n’ai pas trop peur de ça. Comment donc utiliser au mieux cette expérience pour donner courage notamment à des chrétiens qui liraient le livre?

J’ai voulu construire un manuel de référence qui aborde toutes les questions autour de la divinité de Jésus en reprenant des fondamentaux évangéliques classiques. Le but est de permettre autant à des chrétiens de se former qu’à des musulmans d’avoir l’ouvrage entre leurs mains.

Quelles sont donc les principales différences entre le Jésus du Coran et celui de la Bible?

Le Jésus musulman est un pro- phète élevé en grade. Il guérit, res- suscite les morts (Sourate 3, 49). Dans la Sunna, le recueil des hadith, on a des descriptions de Jésus exal- té qui revient à la fin des temps et combat l’Antéchrist. Dans toutes ces choses on voit l’héritage judéo- chrétien. En revanche, le Coran et la Sunna nient que Jésus est Dieu. Il est aussi complètement annihilé dans son ministère rédempteur parce qu’il ne serait pas allé à la croix, selon l’interprétation la plus classique (Sourate 4,157).

On a donc un messie grandiose, qui revient à la fin des temps mais qui n’est plus qui il est: ce Jésus avec ses deux natures, la Parole de Dieu faite homme. Il n’est plus non plus celui qui apporte la rédemption. Il y a une négation de son œuvre et de son être, même s’il y a une exaltation de sa personne.

Les musulmans savent que Jésus est important

Quel est l’intérêt de l’apologétique à une période où le ressenti est parfois plus important que la vérité?

On est beaucoup dans la passion. L’islam fonctionne avec des savants, des oulémas. La construction d’une pensée logique fait partie intégrante de comment l’islam se propose dans sa prédication. J’ai l’impression que dans la manière dont les chrétiens – en particulier les évangéliques- ont appris à aimer les gens et à penser, débattre ou convaincre est une forme d’agression. Ce qui compte c’est la prière, ce que Dieu va faire, c’est l’amour. C’est vrai, mais les musulmans sont justement formés autrement. Ils évoluent dans une culture de la preuve, dans une culture aussi guerrière, au sens intellectuel, et donc de la démonstration. En réalité, l’apologétique convient très bien au dialogue interreligieux avec les musulmans. Sinon on tombe dans quelque chose de très superficiel, un peu politisé.

L’apologétique, ce n’est pas seulement un échange d’idées. C’est pertinent dans l’idée d’un envoi missionnaire auquel je crois et auquel Jésus nous appelle. Si nous parvenons à avoir des apologètes qui savent concilier une haute intelligence avec une vraie attitude de douceur de Dieu, en fait ils ressembleraient au Christ parce que lui gagnait des débats, ce qu’on ne dit pas souvent.

Les musulmans sont-ils un champ missionnaire prioritaire en Europe?

J’ai toujours trouvé qu’il est plus facile d’annoncer l’Evangile à des musulmans qu’à des athées. Quand on parle avec un musulman, on parle avec quelqu’un qui croit en Dieu, au diable, à l’enfer, au paradis. Bref, on parle à quelqu’un qui comprend notre langage. Il n’y a pas de défiance, a priori, sur la question de l’existence de Dieu, et pas non plus d’attaque du genre: vous êtes des endoctrineurs, des religieux. Avec les musulmans, c’est un terreau très fertile. Ils savent que Jésus est quelqu’un d’important. Des discussions avec des musulmans, j’en ai souvent, même dans la rue. Elles se déroulent très vite:

«Bonjour, ça va? Nous sommes chrétiens, nous aimons parler de Jésus.» —– Ouais mais moi je suis musulman.
– Ah super, puisque Jésus il est dans le Coran, tu dois connaître un peu. —— Ouais c’est vrai.
– Alors qui est Jésus dans le Coran?
– Jésus, c’est ça, ça, ça…
– Super, maintenant on va t’expliquer comment c’est dans la Bible, c’est ça, ça, ça…
– Ah je ne savais pas.
– Tu sais, on a vu dans le Coran des choses qui nous intriguent. Jésus est appelé la Parole de Dieu.
– Ah bon?
– Oui, c’est dans la Sourate 4. A ton avis est-ce que la Parole de Dieu est éternelle?
– Bah oui.
– Si donc Jésus est la Parole de Dieu, crois-tu qu’il est éternel?
– Ah c’est pas vraiment ça.»

Si on parle de la divinité de Jésus, on a des entrées par le Coran et on peut annoncer l’Evangile. D’une certaine façon, je crois que c’est ça la mission de l’Eglise.

Propos recueillis par David Métreau

Christianisme Aujourd'hui

Article tiré du numéro Christianisme Aujourd’hui octobre 2020

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